Facebook en Frenchais
Publié par Guillaume le 11-03-2008

Une traduction médiocre pour un service médiocre..normal!
Pour la traduction de son service, Facebook a employé une méthode peu orthodoxe – et soi-disant très web 2.0 – appelée le crowdsourcing. Cela consiste à faire appel à des utilisateurs du service communautaire qui travailleront bénévolement sous l’autorité de la compagnie. Quels sont les avantages et les inconvénients? Tout d’abord, la compagnie ne verse pas un centime aux “traducteurs” bénévoles. Ensuite, le travail est pris en charge par des personnes censées connaître le service. Enfin, cela crée un lien particulier entre le bénévole et la compagnie qui mise sur la fidélité et le savoir de ce dernier. En revanche, le travail n’étant pas effectué par des professionnels, il en résulte énormément de calques et de non-sens.
Voici quelques exemples.
En France, le crowdsourcing a été utilisé plusieurs fois, notamment par les dirigeants de la communauté d’Ipernity, qui osent prétendre que la traduction d’un utilisateur lambda sera supérieure à celle d’un professionnel:
Why don’t you apply to a firm to find translators?
We reckon that expert Internet users will be more skilled than a firm to find “the right word”. We don’t want to seem approximate.
Traduction: on veut faire de l’argent mais pas en investir, alors comme vous nous aimez bien, on se permet de vous exploiter à notre compte.
Toujours dans le milieu communautaire, Linkedin a initialement effectué une recherche au sein de sa base de données d’utilisateurs afin de trouver des traducteurs pour travailler sur la version française, allemande et espagnole. La différence ici, c’est que Linkedin avait l’intention “d’embaucher” et même de les faire venir à Mountain View, en Californie. En juin dernier j’ai été sélectionné pour traduire Linkedin en Français mais pour des raisons administratives (visa de travail) puis pratiques (télé-travail non adapté pour une traduction sérieuse, et oui!), la compagnie a dû abandonner le projet et faire appel à une agence de traduction locale.
Chaque traduction est une trahison dit-on, et ce, à juste titre. Même le plus parfait des bilingues sera limité par l’étymologie des mots d’une langue à l’autre. Pour cette raison, une traduction pure à 100% n’existe pas. Au mieux, une traduction peut être optimisée par un professionnel, mais cela requiert certaines compétences.
Prenons l’exemple d’un guide d’utilisation, quelles sont les chances que ce dernier soit rédigé en français correct? Infimes, nous le savons tous pour avoir déjà eu la surprise de lire ce qui ressemble à du français à la sauce Tarzan. Mais alors quelles sont les raisons principales d’une telle catastrophe? En tant que Traducteur indépendant, je perçois quatre causes majeures:
- Le traducteur abuse des logiciels professionnels spécifiques (SDLX/Trados)
Si déjà l’humain est incapable d’arriver à la perfection, je vous laisse imaginer le résultat avec un logiciel… Au mieux, cela permet de gagner du temps et donc d’enchainer les travaux de traduction… qui a dit que l’argent ne pouvait acheter l’éthique professionnelle?
- Le traducteur prétend être compétent dans plusieurs combinaisons de langages
Le métier de Traducteur fonctionne par contrats ponctuels. Dans chaque contrat il est stipulé qu’un document X doit être traduit de la langue A vers la langue B. Logiquement plus le traducteur avance de pseudos compétences dans différentes combinaisons de langues, plus il sera en mesure d’obtenir des contrats. Maintenant soyons francs, connaissez-vous beaucoup de personnes qui maîtrise parfaitement plus de trois langages? Moi non plus.
- Afin d’éviter le maximum d’erreurs lors d’une traduction, le professionnel devra impérativement travailler dans sa langue maternelle, c’est-a-dire, dans mon cas, de l’Anglais vers le Français. Je n’accepte que très peu de traductions du Français vers l’Anglais, pour la simple raison qu’une personne native d’un pays anglo-saxon sera toujours plus compétente dans ce domaine. Il m’est arrivé de travailler en Anglais sur des documents techniques dont je maîtrisais bien le vocabulaire mais en règle générale, il faut rester prudent et prendre ces travaux avec des pincettes. Personne ne me fera croire que celui qui a traduit le mode d’emploi de mon radiateur était français: do not cover= non recouvrir/ WTF?
- Enfin, le traducteur prétend être spécialiste dans plusieurs domaines.
Chaque traducteur a sa ou ses spécialités telles que l’Informatique, les Médias, le domaine juridique, pharmaceutique, scientifique, automobile ou encore industriel…De la même manière, je ne connais personne maîtrisant l’ensemble de ces domaines et utilisant quotidiennement tous ces champs lexicaux.
Maintenant ajoutons à cela une personne qui n’a jamais étudié les langues étrangères et leur subtilités mais qui se prétend néanmoins traducteur…croyez-moi, il y en a plus qu’on ne le pense!
Il existe de nombreux sites sur lesquels plusieurs dizaines d’emplois de traductions sont mis en ligne chaque jour. Sur ces forums, les compagnies recherchent le meilleur traducteur au meilleur prix. Il faut savoir que le prix moyen pratiqué par un traducteur varie entre 0,08€ et 0,14€/mot pour les documents les plus complexes. C’est cher, très cher, souvent trop cher. Sur ces forums, les “traducteurs” bradent leur prix souvent jusqu’à 0,03€/mot, soit trois à quatre fois moins cher que le tarif d’un Traducteur professionnel indépendant…Voilà d’où sort la traduction de ce guide d’utilisateur! et si vous ne comprenez rien en le lisant, ce n’est pas grave! C’est moins cher!
Pour beaucoup, la pratique du crowdsourcing effectuée par Facebook met en danger le traducteur indépendant. Pour être honnête, je ne suis pas entièrement d’accord avec cette affirmation. Bien sûr, si Facebook m’avait choisit pour traduire leur site sous forme d’un contrat, j’aurais sauté sur l’occasion. Mais regardons la situation de plus près:
Aujourd’hui Facebook est l’un des réseaux communautaires les plus populaires de la toile. De toute évidence, Mark Zuckerberg, son créateur, ne dort pas sous un pont…et pourtant, il se permet d’être pingre et de faire appel à des bénévoles non professionnels. Qu’en resulte-t-il? Une traduction médiocre et inachevée pour les utilisateurs francophones. Quelle impression cela crée? Une attitude déplorable face aux utilisateurs étrangers. Car d’une manière ou d’une autre, Facebook devra bien payer et s’il ne s’agit d’argent, c’est l’image même de la compagnie qui en pâtira. Est-il nécessaire de rappeller les doutes qui planent autour de la protection de la vie privée des membres de cette communauté?
L’appât du gain a engendré une médiocrité quasi tangible chez Facebook. Il faudrait aveugle pour ne pas la voir.
Au final, l’équipe de Facebook n’a obtenu que ce qu’elle méritait. Plutôt que de menacer le statut du traducteur indépendant, j’estime au contraire qu’une telle catastrophe linguistique contribuera à promouvoir ses services au sein des départements d’internationalisation.
Merci Facebook.


3 Commentaires sur “Facebook en Frenchais”
Par Olivier D. alias ze kat le 12-03-2008 | Répondre
Je pense quand même qu’il ne faut pas cracher sur les compétence et la qualité qu’il peut sortir d’une communauté, mais que le crowdsourcing nécessite que des professionnels compétent supervisent la traduction… Et concernant Facebook, il y a beaucoup à douter que même un échantillon de francophones “maternel” ont validés le résultat.
Perso, la traduction d’articles du Wikipédia US (et autres) marche bien, et même beaucoup mieux que Facebook alors que ce dernier avait indiqué l’encyclopédie comme référence de sa démarche.
Enfin, je ne suis pas un pro de la traduction, et sans prétention dans cette tâche, mais par ma profession et mes activités j’estime que le sérieux d’un traducteur et d’une traduction se juge à la prise de liberté de l’auteur par rapport à l’original… Comprendre que la traduction mot-à-mot ou par blocs de phrases isolées de leur contexte est une abbération. Et que un “bon” traducteur fera un réél travail de composition pour produire un résultat d’ensemble cohérent.
Par Guillaume le 12-03-2008 | Répondre
Non bien sûr il ne faut pas cracher sur le crowdsourcing effectivement car bien régulé, il peut faire des merveilles. D’ailleurs, Wikipedia fonctionne très bien mais c’est normal… car la qualité d’une traduction effectuée par le crowdsourcing reflète plus ou moins sa communauté..entre des férus de Savoir et des gens qui s’amusent à se “poker”.. je crois qu’il n’y a pas photo…
Effectivement la prise de liberté est un point crucial dans la traduction. Au final il faut savoir doser entre le sens d’une phase que l’on doit véhiculer et le vocabulaire utilisé. Pour cette raison il est parfois difficile de correctement traduire des expressions et des jeux de mots tout en gardant un contexte cohérent. Au final, c’est ce degré de précision qui met en avant un bon traducteur
Par Olivier D. alias ze kat le 12-03-2008 | Répondre
Tu fais une remarque trés pertinente que l’on aurait dû se douter de la qualité d’une traduction par “des gens qui s’amusent à se poker”… Il semble que Facebook ne soit pas conscient que son réseau sombre dans le populisme ;o)